Il vivait dans une maison victorienne délabrée de South Boston, entouré de piles de manuscrits et d’une poignée de collaborateurs. Pas de bureau rutilant, pas de think tank puissant, pas de passage sur les plateaux télévisés. Gene Sharp, né en 1928 dans l’Ohio et mort en janvier 2018 à l’âge de quatre-vingt-neuf ans, n’avait rien de l’icône médiatique ni du conseiller des princes. Et pourtant, cet universitaire discret, dont le nom reste inconnu du grand public, a peut-être changé la face du monde plus sûrement que bien des généraux ou des chefs d’État. Ses livres, austères, méthodiques, dépourvus de toute rhétorique enflammée, ont été traduits en trente-quatre langues, photocopiés clandestinement, diffusés sur clés USB dans des pays sous dictature, lus en secret par des étudiants serbes, géorgiens, ukrainiens, égyptiens, birmans, biélorusses et iraniens. Ses cent quatre-vingt-dix-huit méthodes d’action non-violente ont fourni la grammaire tactique des révolutions de couleur qui ont redessiné la carte politique de l’espace post-soviétique, alimenté les printemps arabes et inspiré des mouvements d’opposition des quatre coins du globe. Pourtant, le débat sur Sharp reste entier et passionnant : était-il un idéaliste sincère qui avait compris que le pouvoir repose sur le consentement, ou l’architecte théorique d’une forme de soft power au service de la politique étrangère américaine ? La réponse, comme souvent en géopolitique, est plus complexe que les deux camps ne veulent l’admettre.

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